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Quand l'attache ment ... les troubles de l'attachement chez l'enfant

03/12/2018

Dr Sandra PANNIZZOTTO

Introduction

Le lien qui unit un tout petit avec sa figure d’attachement est nourri et tissé dès les premiers moments de la grossesse.

Ce nouvel être est désiré, pensé dans l’imaginaire de la mère et du couple parental, et porte déjà avec lui l’histoire antérieure de sa famille. A sa naissance, la rencontre « concrète » avec ses figures d’attachement va prolonger ce processus et permettre l’établissement d’un lien durable et sécure qui permettra à l’enfant de se développer et d’explorer le monde qui l’entoure avec confiance.

Il arrive que, pour des raisons multiples (maladie, séparation précoces, assuétudes, décès, fragilités psycho-sociales …), l’élaboration de ce lien soit compromise et induise un trouble de l’attachement chez l’enfant. Bien heureusement, toute situation de crise autour de la naissance ne va pas induire ces symptômes pour autant que les professionnels puissent détecter, prévenir et prendre en charge le bébé et sa figure d’attachement.

Le rôle du médecin généraliste et du pédiatre, de par la relation qu’ils ont avec les familles et le suivi longitudinal inhérent à ces pratiques, sont ici en première ligne pour intervenir précocement.

Théories de l'attachement

Depuis les travaux de Lorenz, qui s’aperçut que des oisons suivent et s’attachent inévitablement au premier objet qu’ils voient bouger lorsqu’ils sortent de l’oeuf, les apports concernant les théories de l’attachement ont foisonné.

Ainsi, Bowlby (1907-1990) définira l’attachement comme un besoin primaire chez l’être humain. Le bébé vient au monde avec des savoir-faire innés : sourire, pleurer ... et ainsi entrer en relation avec l’autre. Par ailleurs, le bébé développe des stratégies adaptatives pour s’assurer de la disponibilité de sa figure d’attachement et des soins que celle-ci va lui prodiguer. C’est ainsi qu’entre l’enfant et ses parents va se tisser une relation, où l’adulte peut reconnaître les signaux que l’enfant lui envoie et y répondre. Ce moment de rencontre est essentiel pour assurer les bases d’un lien d’attachement durable et sécurisant.

Vers l’âge de trois mois, les interactions deviennent spécifiques avec chacun des parents et des figures d’attachement. L’expérience du caregiver permet d’adapter et moduler les réponses apportées.

A 6 mois, le développement psychomoteur de l’enfant lui permet d’expérimenter un comportement d’exploration. Il acquiert de l’autonomie tout en retournant auprès de sa/ses figure(s) d’attachement en cas de situation stressante. Ainsi rassuré, il pourra retourner vers le monde extérieur et poursuivre ses explorations et apprentissages.

Mary Answorth (1913-1999) va quant à elle décrire la notion de base de sécurité : l’enfant ne prend plaisir et n’a le courage d’explorer le monde et de parler que s’il est d’abord sécurisé par une figure maternante. Une fois sécurisé, le bébé va acquérir une confiance suffisante pour commencer à développer son langage.

Si la mère (ou toute autre personne faisant office de figure d’attachement) est incapable de répondre aux sollicitations de l’enfant (pathologie somatique ou psychiatrique, absence physique, centres d’intérêts détournés de son enfant par fragilité psycho-sociale, assuétudes …) et que personne ne peut prendre le relais dans l’entourage de l’enfant (idéalement en mettant des mots sur cette absence temporaire ou non de la mère et la faisant vivre symboliquement) alors les stimuli envoyés par l’enfant vont s’amoindrir jusqu’à disparaître dans un comportement de retrait. Ces bébés sont silencieux, trop calmes, se font oublier à force de s’être eux-mêmes résignés ou au contraire en état permanent de surexcitation que rien ne parvient à apaiser. La question du diagnostic différentiel avec des pathologies neurologiques se pose alors et ne peut être envisagé que dans une vision globale et pluridisciplinaire du patient.

Mary Answorth propose ainsi un modèle de mesure des comportements d’attachement : c’est la « situation étrange » où l’enfant est observé en présence ou non de sa mère, en compagnie d’une personne étrangère.

L’attachement sécure est considéré comme la norme. Le caregiver est sensible aux signaux du nourrisson et constant dans ses réponses. Le petit enfant proteste lors de la séparation avec sa mère et l’accueille avec joie à son retour.
• L’attachement insécure-anxieux est soit évitant soit résistant. L’adulte référent ne réagit pas toujours de manière constante aux signes de détresse de l’enfant. L’enfant cherche à faire plaisir en racontant à l’adulte ce qu’il pense que celui-ci veut entendre.
• L’attachement de type insécure-évitant se développe lorsque le parent ne répond pas adéquatement aux besoins de l’enfant. En réponse à ce comportement, qui amène initialement de la détresse, l’enfant s’adapte en paraissant peu affecté par la séparation et évite la proximité avec sa mère au moment des retrouvailles. Il semble n’avoir besoin de personne. Pourtant, il est en état d’hypervigilance.
• L’attachement de type insécure-résistant se construit aussi dans le cadre de réponses inconstantes aux signaux de détresse du nourrisson. L’enfant montre de la difficulté lors de la séparation, il peut manifester un besoin exagéré d’attachement, mais mélange contact et rejet lors des retrouvailles avec le fournisseur de soins. Il éprouve des difficultés à se calmer, même lorsque le réconfort lui est apporté.
• L’attachement de type insécure-désorganisé apparaît aussi lorsque la figure d’attachement a un comportement inconstant envers son bébé ou n’est pas beaucoup présente. Au retour de sa mère, l’enfant adopte un comportement incohérent. Il est débordé par l’angoisse et ne parvient pas à soulager sa détresse.

L'autre pour devenir soi

Les théories de l’attachement nous révèlent que le bébé, pour acquérir un développement neurologique correct, doit bénéficier d’un entourage affectif bienveillant et sécurisant. Les situations de privation d’affectivité et d’altérité engendrent des dégâts neurologiques graves observables cliniquement, biologiquement et radiologiquement.

Cependant, des soins adéquats et une niche sensorielle fournis par un entourage sécure vont pouvoir, dans une grande mesure, atténuer, voire corriger ces troubles. L’enfant a donc besoin d’altérité pour s’épanouir dans le lien avec sa figure d’attachement principale mais aussi avec ses pairs et d’autres adultes référents qu’il rencontrera sur sa route (instituteurs, entraîneurs sportifs …).

Ces observations ont permis ces dernières décennies d’améliorer les prises en charge des enfants hospitalisés ou institutionnalisés, notamment sur la présence de parents lors des soins et de l’hospitalisation, l’importance de référents éducatifs stables en milieu institutionnel ou hospitalier.

On voit ici toute la responsabilité sociétale portée par les intervenants et professionnels de l’enfance.

Et après ?

L’adolescent ayant bénéficié d’un attachement sécure pourra alors tenter l’aventure sociétale, sexuelle, professionnelle… et opérer des comportements exploratoires tout en retournant auprès de sa base de sécurité pour se réassurer si nécessaire.

A contrario, un adolescent ayant développé un trouble de l’attachement, peu à même de lier des relations solides en identifiant les personnes de confiance, va tenter des expériences où la mise en danger pourra être très présente ou au contraire se replier sur lui-même et ne pas tenter l’aventure vers la vie adulte.

Même chez les seniors

Avec l’âge, on peut voir évoluer les figures d’attachement et les enfants, devenus adultes, peuvent à leur tour devenir les figures d’attachement de leurs parents. C’est ainsi que des adultes ayant bénéficié d’un attachement sécure auprès leurs parents vont de manière plus fréquente s’impliquer dans les soins qui les concernent et être, à leur tour, acteurs de leur prise en charge. Ce que certains appellent … le cycle de la vie.